Quitter une identité qui ne nous ressemble plus : traverser le deuil avec les saisons
Dans le premier article de cette série, j’ai parlé de ce moment particulier où j’ai réalisé que l’identité que je portais depuis longtemps ne me correspondait plus. Si tu ne l'as pas encore lu, je t'invite à commencer par là → Quitter une identité qui ne nous ressemble plus
Reconnaître qu'une identité ne nous ressemble plus, c'est déjà un pas immense. Mais ce qui suit ce constat, c'est une période souvent moins glorieuse et moins inspirante sur le coup : c'est ce qu’on appelle un deuil. Et la question à se poser : comment le traverser avec le plus de sérénité possible?
Le deuil que j’ai traversé n’est pas celui qu’on associe à la perte d’un être cher. Il s’agit d’un deuil moins visible, mais tout aussi réel : le deuil identitaire. Celui-ci peut se manifester par le fait d’abandonner ou de renoncer à un projet, à un rêve, à une relation, à un emploi ou à une façon d'être dans le monde. Et comme tout deuil, il ne se traverse pas aisément, et encore moins sur commande. C’est un processus psychologique et émotionnel qui exige de s’adapter à la perte de quelque chose d’important. Cela signifie aussi réorganiser sa façon de vivre sans cette partie de soi et se reconstruire pour mieux avancer.
Les saisons du deuil identitaire
Un deuil identitaire, ça ne se passe pas du jour au lendemain. Et pour en avoir fait moi-même l’expérience, j’ai trouvé intéressant de faire un parallèle entre les saisons qui passent et les différentes étapes que l’on traverse lors d’une transition professionnelle ou personnelle. C’est un processus qui se déploie lentement (mais sûrement), comme une année qui tourne, une saison à la fois.
L'automne ou la saison du déni
Tout commence par une sensation diffuse dans le corps. L'énergie qui diminue, l'enthousiasme qui s'effrite, les questionnements qui s'installent. Mais on continue d'avancer comme si tout allait bien. C’est normal, on se dit que ça va passer, que cette fois-ci ce sera différent, qu’on va s’adapter et que ce n’est qu’une question de temps.
En ce qui me concerne, face à certaines responsabilités ou à des choix professionnels, j'avais tendance à reprendre la même route, c’est-à-dire le même type de travail, les mêmes conditions, le même environnement — même quand ça ne fonctionnait pas pour moi. Je me convainquais qu'à force de volonté, j'arriverais à m'y faire, car j’avais un talent ou une compétence dans ce domaine. Et au bout d'un certain temps, je revenais à la case départ. C'est un peu ça, l'automne du deuil identitaire : on sent que quelque chose tombe, mais on n'est pas encore prête à le nommer vraiment.
L'hiver, la colère et le marchandage
Plus on avance dans le déni, plus le décor autour de nous se transforme. Il commence à faire froid. La résistance face à un changement imminent s'intensifie et, avec elle, souvent, la colère ou la négociation s’installe.
Dans ma tête, c'était inconcevable que je n'y arrive pas au bout de mes ambitions. J'avais de l'intérêt, j’avais le potentiel et surtout, j'avais été formée pour ça. Je ne voulais pas accepter qu'il y ait une vraie différence entre ce que je voulais faire — sans tenir compte de mes limites — et ce que je pouvais vraiment faire si je tenais compte de ma réalité. Cette non-acceptation me plongeait dans la frustration, le déni, parfois même l'acharnement.
Pendant longtemps, j'ai aussi essayé de garder un pied dans l'ancienne identité tout en explorant la nouvelle. Maintenir une position stable et sécurisante d'un côté, bâtir quelque chose de différent de l'autre. Ce marchandage m'a coûté cher — pas seulement financièrement, mais surtout en énergie. Parce qu'on ne peut pas suivre deux chemins à la fois : on finit par s'épuiser sur les deux. Et c’est ce qui m’est arrivé.
En novembre de cette année-là, j'ai pris une photo de ma cour à travers la fenêtre. Et ces mots sont venus :
Il y a un moment, vers la fin d'une année, où tout se dépose.
Un moment où le bruit s'atténue et où un autre rythme s'installe. Plus simple. Plus vrai.
Pendant longtemps, j'ai résisté à cette saison. Je voulais de l'énergie, de la lumière, du mouvement, du « plus ». Et pourtant… l'hiver ne demande pas ça. L'hiver nous enseigne le ralentissement. La présence. Le retour à soi.
Alors j'apprends à habiter cette saison froide comme on habite le silence : lentement et avec présence. En prenant soin de mon feu intérieur.
marcher dans la forêt
allumer le foyer
s'entourer de chaleur
écouter le calme
lire lentement
🤍 et se laisser être …
Parce qu'il n'y a rien à prouver ici. Juste vivre. Juste être vivante.
S’accrocher, forcer, refuser de ralentir — jusqu'à ce qu'il ne reste plus qu'un seul choix possible, celui de ne plus résister. Voilà à quoi ressemble l’hiver quand on vit un deuil identitaire.
Le printemps synonyme de tristesse et de lâcher-prise
Cela peut sembler contradictoire par rapport à l’image qu’on s’en fait généralement, mais le printemps a été pour moi synonyme de tristesse plutôt que de renaissance. Quand j'ai compris que ma situation n'était plus viable, que je ne pouvais pas continuer à m'épuiser à vouloir influencer le cours des choses — j'ai plongé dans la tristesse. J'ai pleuré. Mais surtout, j'ai lâché prise.
Et au lieu de me battre, j'ai laissé le temps agir. Un mois. Puis ça s'est transformé en trois mois. En six mois. En un an. Et tranquillement, c'est devenu plus doux, plus clair aussi. Les priorités se sont réorganisées, les valeurs ont refait surface. Je l’associe au printemps intérieur : ce moment où la possibilité de changer fait moins peur et où une décision commence à prendre forme.
C'est aussi le moment idéal pour consulter un professionnel, un psychologue, un conseiller en orientation, un thérapeute, pour y voir encore plus clair. Ce printemps intérieur est la saison parfaite pour se faire accompagner. On a pris de la hauteur par rapport à la situation d'avant, et on est enfin prête à recevoir de l'aide.
L'été, l'acceptation et le nouveau départ
Enfin le soleil s'installe et la chaleur aussi. C'est la saison de l'acceptation et du nouveau départ. r. Ce n'est pas un feu d'artifice. C'est plus discret que ça : un matin où on se réveille sans ce poids familier sur la poitrine.On ressent beaucoup moins de colère ou de tristesse face à ce qu’on a laissé derrière soi et on commence à regarder devant avec plus d’enthousiasme. On pose les premières pierres du nouveau chemin, avec plus de légèreté et de confiance qu'on ne l'aurait cru possible quelques saisons plus tôt. Le feu intérieur qu'on a pris soin d'entretenir tout l'hiver n'a plus besoin d'être protégé du vent. Il peut enfin éclairer, plutôt que de seulement survivre.
Et ce qui m’a frappé le plus, dans cet été retrouvé, c'est la simplicité du quotidien. Plus besoin de forcer, de prouver, de courir après deux chemins à la fois. Un seul suffit : le mien.
Comment choisir de vivre ce deuil
Une fois qu'on reconnaît qu'on est en deuil, une question puissante se pose : comment je choisis de le vivre ? On ne choisit pas de faire un deuil. Mais on peut choisir les stratégies les plus appropriées pour y faire face.
Certaines personnes ont besoin de s'installer dans la tristesse pour un temps, de la laisser exister pleinement. Ce n'est pas de la complaisance, mais c'est honorer ce qui a été perdu.
D'autres vont plutôt choisir d'alléger le processus par de petits rituels simples, comme trier des vêtements, changer la disposition d'une pièce, écrire une lettre qu'on ne postera jamais. C’est une façon comme une autre de tourner la page
Et d'autres encore vont vivre ce deuil comme un entraînement : un jour à la fois, une décision à la fois, avec la conscience que ce sera long et qu'il faudra du courage pour continuer même quand ça ne va pas vite.
Aucune de ces manières de vivre un deuil identitaire n'est meilleure qu'une autre. Ce qui compte, c'est de le choisir consciemment plutôt que de le subir passivement.
Communiquer cette transition
Vivre ce deuil, c'est une chose. Le communiquer autour de soi en est une autre et c'est souvent l'étape qu'on repousse le plus longtemps, par peur de devoir s'expliquer ou d'inquiéter les gens qu'on aime.
Avant de trouver les mots pour les autres, il faut d'abord se les dire à soi-même. Des moments de silence, un journal, une marche sans distraction. L’idée n’est pas de tout expliquer ou de tout comprendre, mais de cesser de vivre ce changement en pilote automatique.
Avec les proches, le principe est simple : nommer ce qui change, sans nécessairement tout justifier. On peut dire « je suis en train de devenir quelqu'un de différent, et j'ai besoin de temps et de patience ». La transition elle-même n'est pas encore terminée et on n'a pas à prétendre le contraire pour la rendre présentable.
Ce que je dirais à une femme en plein hiver intérieur
Si tu lis ces lignes et que tu es en plein cœur de ton hiver intérieur— figée, épuisée, incertaine de tout — je veux te dire ceci :
Tout passe.
Deux mots. Les plus simples et les plus vrais qui soient, que la sagesse de Nicole Bordeleau dans son livre m'a rappelés au bon moment.
Ce que tu traverses n'est pas permanent. Ce n'est pas un échec. Ce n'est pas une preuve que tu as mal choisi ou que tu es incapable. C'est une saison et comme toutes les saisons, elle a une fin.
Tu n'as pas à te dépêcher. Tu n'as pas à tout régler en même temps. Tu n'as qu'à prendre soin de ton feu intérieur, un jour à la fois, jusqu'à ce que la lumière revienne.
Car elle revient toujours. 🤍
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